Les phrases entre guillemets sont extraites de ce livre sauf (2) et (3).

Brigitte Chavas, Guérir ou accepter de perdre, in revue Synodies n°2 – Grett juin 2004 –

GUERIR ou ACCEPTER DE PERDRE

           J’ai 35 ans. Femme-fleur, femme-rire, femme, mère, épouse, amante,  je  conjugue le féminin dans tous ses possibles. Vive et légère, femme – papillon, je butine la vie.

            Depuis longtemps déjà, j’ai découvert le taiji quan, un chemin du corps que je suis passionnément. Jour après jour, je vois le paysage de ma vie, du noir et blanc, passer à la couleur. Je récupère du vivant. J’ouvre les portes de l’intérieur et j’apprends la vulnérabilité.

            Et, un été, tout ce qui a été ouvert, tout ce qui a été ranimé se trouve touché, rempli, émerveillé par un homme. Un pont se jette entre lui et moi. Un espace élastique et chaud nous réunit et nous englobe, nous relie et nous sépare. Ce pont, de lui à moi, de moi à lui, devient plus brillant que le reste du monde. Nos coeurs et nos corps partagent alors des retrouvailles. Ils se connaissent depuis toujours. Le bonheur m’emporte, amoureuse à la folie, entière, vivante, immense et minuscule, les bras grand ouverts.

            Il y a des jours de délicieuse complicité, des heures d’intimité bouleversante et très vite une séparation vécue comme obligée, la fin du voyage, le retour à nos vies d’avant. Je me sens différente, tout, de cet homme, semble m’avoir irrémédiablement pénétrée. La distance qui nous sépare, le manque, l’attente deviennent  insoutenables. J’enfouis alors peu à peu l’émotion qui me soulève. Quelques mois plus tard, un matin, mon corps refuse de se lever. Les genoux lâchent. Le coeur bascule. Je cède. Je m’abandonne à la maladie d’amour. La douleur physique m’envahit. Je n’ai rien exprimé du mal qui me tenaille, de l’absence qui me tue. Je les ai ignorés, c’est mon corps qui va les dire. Je m’abandonne aussi à la maladie de chair, une vraie maladie, douloureuse, dangereuse.

            Je suis épuisée, le corps miné par la maladie, la douleur, l’esprit asséché par la soif d’autre chose, ailleurs, autrement et le cœur broyé par le manque, le doute, l’amertume.

            Il faudra de longs mois pour guérir le corps, plus encore pour l’esprit et des années pour le coeur. Trois étapes ou passages pour une guérison. Trois pertes.

             “Derrière tous les symptômes, toutes les maladies, se cachent trois grandes pertes subies qu’il s’agira de transformer en manques acceptés sinon choisis… Ces trois grandes pertes n’en sont en réalité qu’une : la perte de l’illusion ou plutôt la perte des facultés de l’illusion”. La maladie qui m’arrive me fait suivre ce chemin de pertes.

Perdre le corps

 La perte de l’illusion de la santé et de la pérennité du corps
              Les médicaments calment déjà l’intensité de la douleur. Mon corps et mon âme errent maintenant dans un brouillard grisâtre, ni froid, ni chaud. Progressivement, j’en arrive à ne plus rien sentir. Je ne pense plus. Je n’aime même plus dans cette mortelle somnolence. Mon cœur, sous l’angoisse, s’est refermé, mes gestes se sont rétrécis. Je me sens terriblement vieille. Sortir du lit? Une excursion périlleuse et douloureuse. Les heures se traînent semaine après semaine avec moi, immobile et glacée. Vais-je vivre ou mourir? Retrouverai-je le corps que je connais? Et je cède peu à peu. Et je perds l’image et je perds l’idée de mon corps, vivant, plein de vitalité, de jeunesse, d’arrogance sans doute dans son insouciance et sa souplesse.

Cette perte, avoir  un corps, va toucher la volonté “d’avoir des biens et plus radicalement d’avoir à vivre”. Elle atteint “l’identité et sa représentation. Elle conduit jusqu’à la perte de l’illusion d’être qui est sans doute la perte la plus affolante.”

            Je ne sens plus et je n’aime plus. Je ne travaille plus. Je ne m’occupe plus de ma famille, plus de personne, ni de rien. Est-ce que j’existe encore? Ma vie se passe à regarder depuis mon lit le ciel à la fenêtre. Mon univers devient la contemplation des nuages et du bleu, d’un oiseau qui déjà disparaît, de l’automne qui traverse par le biais d’une feuille. Qui regarde et qui passe? Qui suis-je? Je suis nuage, bleu, feuille, ombre et soleil. Je suis regard et vitre. Et je ne suis rien de tout ça, je disparais peu à peu.  

“Découvrir sa non-identité, le sans-forme, conduit bien au-delà des blessures narcissiques qui ne faisaient que relativiser notre situation dans le monde. Ici ce qui est touché ce n’est pas une situation mais une essence : le pur fait d’exister. Naît alors la détresse de ne pas être, de n’avoir jamais été que comme illusion… Si on arrive à en rire, il y aura sans doute trace d’un autre exister, d’un sans-forme dans la forme. Mais qu’est-ce qu’un sans-forme pour celui qui n’est que forme?”

            Après de longues semaines, je vais pouvoir me lever et marcher. Comme une très vieille dame, dans la chambre, puis dans la maison. Et pointer mon visage grisé vers la fidèle montagne que j’avais oubliée. Amaigrie, vidée d’espoir et d’attente, je reviens de très loin. Je suis dévastée mais mon corps est guéri. Je vis les heures et les mois avec la gratitude d’un rescapé de naufrage. Je trouve une légèreté et un bonheur plus humbles que par le passé. Je ne sais plus qui je suis. Mais je vis dans un corps.  Oui il vieillit. Oui il va mourir, demain ou dans cinquante ans. Il mourra, seule certitude  de ma  vie humaine. J’ai un corps fait de terre et la maladie m’a ramenée à cette terre oubliée. Elle me rend humble ( de humus). J’ai perdu une image du corps et je (re)trouve une humilité.

Si j’accepte mon corps comme perdu, je peux le retrouver comme la façon unique qu’a l’univers d’être là. Un corps bien bizarrement limité, mais aussi “curieusement ouvert dans sa souffrance à ce qui respire à travers lui. Je perds un corps-moi et je retrouve un univers”.

            C’est vraiment un autre corps qui est là, du corps-ciel depuis mon lit de malade, il devient corps-océan, rouleaux, vagues, remous, écume, corps-nature, saisons, éléments, couleurs. Il devient un corps-être.  Je peux danser, écrire, parler même et rester en contact avec les turbulences, les alternances de soleils et de pluies, d’ouvertures et de fermetures, de gratitudes infinies et d’appels à la pitié. 

Dans ma nouvelle humilité, j’ai découvert mon nom avec cette question : Qu’est-ce que l’homme? Adam ou “quoi?”( en hébreu).

Abandonner le sens

 La perte de l’illusion du sens et de l’ordre

                        Par périodes, par rechutes, je veux comprendre, cette maladie du corps et  cette souffrance du coeur. Elles seraient tellement plus supportables si je pouvais leur trouver un sens. J’ai besoin de sens. Pourquoi moi? Pourquoi lui? Pourquoi cette douleur et pourquoi cette relation impossible? Question après question, je me cherche des réponses et j’en attends des autres, de cet homme muet, des thérapeutes, des signes, des livres, des traditions. Mon désir de sens fait feu de tout bois. J’explore ainsi des profondeurs inconnues et je fais beaucoup de découvertes. D’un agglomérat d’être, j’extrais finalement des repères. Je défais, je distingue, je sépare. Je tire des fils dans cette jungle, ce labyrinthe intérieur. J’apprends par exemple à connaître tous les personnages qui m’habitent et à les accepter. La petite fille triste ou décidée et son besoin d’amour immense, immense. L’homme inaccessible, froid, distant. La femme dure et tyrannique. L’homme lâche et faible qui préfère être dominé. La femme sauvage, louve puissante et belle. L’homme fort au corps-sexe lumineux. 

            Et je trouve du sens, des sens. Chaque réponse semble m’apaiser un moment. Mais peine perdue. Quand je crois commencer à y voir clair, la vie disperse vite mes nouveaux repères. Il y a toujours une autre question lancinante, enfermante, ou la même insatisfaite, qui resurgit. Je navigue donc à vue, démunie, ignare, perdue. 

“Cette deuxième perte est celle du sens et de l’ordre, avec ce désir tenace que le monde et l’existence puissent s’expliquer et relever d’une cohérence qui s’exprimerait rationnellement. Elle engendre la détresse devant l’absurde par l’enfermement dans une rationalité close…” Elle peut d’ailleurs mener jusqu’à nombre de ce qu’on nomme maladies mentales. Les explications – et elles peuvent devenir des justifications voire des culpabilisations – ne tiennent pas leurs promesses. Elles ne font plus rêver, elles empêchent de librement comprendre (prendre avec). Elles voulaient guérir et elles détruisent, elles stoppent le mouvement vers le sens. Bien sûr, il y a des niveaux où les réponses sont  possibles et nécessaires, mais d’autres où il restera toujours une question.

Je disais pourquoi, on m’a répondu, ou j’ai répondu, parce que. Les petits pourquoi trouvent leur réponse. Et je reconnais mes traumatismes, mes manques de petite fille, j’éclaire mon histoire familiale. Et ça va mieux, c’est vrai. J’imaginais peut-être que je serais guérie de tout pour toujours… et la souffrance revient. Je n’ai pas encore appris à ne pas savoir. L’attitude juste pour un bout de ma vie peut devenir l’injustice d’une autre.    

            Et de nouvelles questions émergent.  Qui suis-je? Y a-t-il une vérité? Où poser ma tête? Qu’est-ce que l’amour? Vivre pour quoi? Pourquoi la vie? Parfois, dans la profondeur d’un instant ou dans la lumière d’une journée, ces questions se taisent. Alors je vois qu’elles n’attendent pas de réponse, qu’elles sont là pour ouvrir des portes, pour créer des courants d’air. Elles raniment le mouvement de la vie. Elles viennent réveiller ma conscience somnolente. Mon chemin a besoin de questions toujours nouvelles. 

La réponse d’hier n’est plus celle d’aujourd’hui, “c’est l’impossibilité de déplacer ses normes qui peut rendre fou ou tout au moins coincer un devenir.” La question d’hier n’est plus celle d’aujourd’hui. Garder toujours une question, oser ne pas savoir, ne pas éviter les déserts. La vie est notre question de de chaque jour, toujours nouvelle. Pas plus que de réponses, on ne peut faire de réserves de questions.  Les vielles questions comme les vielles réponses sont déjà pourries… Si l’identité de l’homme est une question (Adam : quoi?), il ne peut être nourri que d’une autre question… Dire oui à cette question, c’est ce qui nous tient en marche dans le désir de la source.”

Briser le coeur

La perte de l’illusion que l’on aime ou que l’on est aimé

D’accord pour poser des questions, mais s’il n’y a personne pour les entendre… “L’homme peut peut-être vivre, quoique brièvement, sans pourquoi, mais il lui sera plus difficile de vivre sans pour qui.”

            Ce chemin du cœur, la vie me le fait reprendre encore et encore. Mais cette histoire particulière me permet pour la première fois de le suivre de  bout en bout. Il y a d’abord cet amour amoureux. La distinction entre nos deux existences ne tient plus qu’à un fil, à un battement de cil, à la caresse d’une aile. J’aime cet homme. Son rire appelle l’enfant, sa tristesse touche la mère, son corps réveille la femme. Tout ce que je suis est en élan vers lui. Je pourrais tout donner, tout lâcher, tout oublier pour seulement ce je de deux qui  s’effondrent l’un dans l’autre. La vie est merveilleuse, le ciel plus bleu, l’air plus caressant. Je l’aime dedans et dehors, dessus et dessous, depuis le cœur et depuis la peau, sans limite et sans retenue. Une femme, un homme. Se joue entre nous l’espoir fou d’en finir avec la tristesse de l’homme et l’attente de la femme, les nôtres et de tous ceux qui nous ont précédés. Dans le singulier de notre relation, dans la profondeur de ce que je suis, vit et espère le pluriel des amours passées.

“L’autre est un moyen pour se réaliser soi-même, se connaître par le détour ou dans le miroir de l’autre… L’autre est un moyen d’extase, de jouissance, de connaissance, qu’importe, on n’aime que du même, on n’aime que soi…” Eros c’est la nostalgie de notre unité perdue; chacun recherche cet autre lui-même, cette moitié symétrique, ce double exact de soi.” Reconnaître cette nostalgie de l’un indifférencié est la première étape. Reconnaître cette nostalgie avec un autre, pour un autre, et vivre même cette fusion sont nécessaires et ouvrent sur une autre étape, la différenciation.            

            Et c’est l’heure de la séparation. Je vis le manque, un manque terrible. Plus je résiste, plus je souffre. J’ai besoin de contacts. J’ai besoin de me sentir aimée, et de manifester mon amour. Et un matin, dans un train, je réalise soudain qu’il ne m’a jamais aimé pour moi et que jamais je ne l’ai aimé pour lui. J’en tombe de haut. Mon désir est d’abord un désir du désir de cet homme. Qu’il me rassure, qu’il me confirme, qu’il m’identifie. Ce désir du désir de l’autre est un désir de moi.

            J’entre dans l’attente. Attendre, toujours attendre. Comme si j’errais d’attente en attente, cœur tressautant au moindre mot tombé d’un de ces hommes – murailles, gonflé d’amour nié et de caresses refusées. Et je traverse la déception. Non, cet homme n’est décidément pas comme moi. Il ne pense pas la même chose, il ne voit pas notre histoire de la même manière. Je me sens abandonnée. Après la souffrance, la peur, voilà la solitude, une abominable solitude. Des larmes, des flots de larmes coulent parfois et puis plus rien. L’amour, l’espace du cœur ressentis si profondément ne sont plus qu’un souvenir. Je réalise que je voulais cet homme pour moi et que jamais je ne l’aurai. Celle qui le veut veut de l’amour, plus, encore plus, toujours plus. C’est lui aujourd’hui, mais ce furent et ce seront d’autres peut-être aussi. La fusion est perdue. La nostalgie arrive avec un conflit terrible entre cette femme qui veut avoir l’autre, l’homme, et celle qui pourrait l’aimer pour lui. Mon cœur hésite entre l’effondrement du désespoir et une immobilité fragile. Parfois je peux entendre et accepter qu’il est différent, vraiment et alors le miroir se brise. 

“Y a-t-il un amour qui irait au-delà du stade du miroir, qui n’en serait pas le piétinement, la répétition? Un amour et un désir de l’autre pour lui-même est-il possible?” Cela suppose la possibilité de toucher et de connaître autre que soi. Renoncer au même et aimer l’autre autrement que “comme soi-même”.

            Je  cultive avec application le jardin du moment présent, mais la vie nous remet face à face à différentes reprises. Chaque fois, je dois à nouveau le quitter. Cent fois, mille fois, je dois me séparer de lui. Accepter de le perdre. Plus jamais lui et moi. Plus jamais. Plus rien. Comme si ma vie n’était faite que de ces séparations, comme si mon chemin ne devait mener qu’à une ultime séparation. Et chaque fois mon cœur se brise. Mon  cœur comme tous les cœurs est fait pour être brisé. Mais ce sont les prisons, les carapaces, les enveloppes du cœur qui se brisent. Alors peut se manifester un cœur de plus en plus  libre.  

La guérison passe par la perte de l’autre recherché comme celui qui peut me remplir. Elle passe par la solitude et ouvre sur l’amour. Un autre amour, un autre désir, qui ne veut pas que l’autre devienne du même, un désir de l’autre dans son entièreté. Guérir, là, c’est renoncer à “ avoir l’autre, c’est aimer l’autre, comme relation perdue, fusion passée qui ne se répétera plus et qu’on ne désire plus répéter”. Après la recherche du même puis la différenciation, on découvre “un troisième terme qui relie et différencie dans le même mouvement et rend possible la relation”. “On peut alors entrer dans “l’inouï d’une alliance.  On ne recherchera plus une autre moitié mais un autre entier. L’amour est une dualité surmontée. ”La relation peut devenir alors “deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant et s’inclinant l’une devant l’autre.” (2)

            Mon cœur, de ses larmes, traverse l’abîme de la désespérance. De douleur en douleur, il porte ma tête et mon corps dévastés jusque sur une plage douce, où pourrait éclore une liberté. Je lui pardonne, je lui demande pardon et je me pardonne. Est-ce que je m’aime enfin? Plus je m’aime, moins je l’aime? Non, mais plus je m’aime, moins je le veux, mieux je l’aime, plus je souhaite qu’il soit heureux. J’ai renoncé à m’approprier cet autre, cet homme. J’ai le désir qu’il soit libre, autre, heureux. J’aurai à renoncer à d’autres et à perdre le goût de m’approprier qui que ce soit.

On retrouve chez Jung ces trois étapes : lier, délier, relier. Le pire de la souffrance se situe au moment de la rupture ou de la perte du lien. (du un) “Le Bien-Aimé ne veut plus de la Bien-Aimée comme une moitié qui lui manquerait, mais comme une altérité qui lui demande de se remplir lui-même et d’accéder à sa propre entièreté. Dans la douleur que tu ne sois pas moi, naît le désir que tu sois un autre et ce désir me donne accès au plaisir d’être moi-même.”

            Année après année, j’ai arpenté les mêmes chemins. De la tristesse à l’affection, du désir au manque, de l’oubli à l’obsession, de l’enfer à la  joie. Les sons de son prénom étaient le baromètre de mes saisons. Et puis les hivers se sont adoucis, les printemps ont éveillé de nouveaux élans, le soleil des étés a ranimé ma vitalité et les automnes ont recouvert son nom de feuilles multicolores. J’ai renoncé à avoir cet homme, j’ai renoncé à ce qu’il soit comme j’aurais voulu, et je me rends à l’amour. Je suis une amoureuse, de la vie, de la rencontre. J’ai des coups de cœur pour des femmes, des lieux, des jours, des nuages, des fleurs. Et pour certains hommes qui me bouleversent. Face à eux c’est un terrible sentiment de séparation, j’ai été coupée en deux et éloignée de la moitié de moi. C’est un grand bonheur aussi de les reconnaître et un irrépressible désir de m’en approcher. Après ces années de cheminement, je retrouve celui qui a tant enflammé ce désir. Je découvre, stupéfaite, que je n’ai même plus de besoin face à lui. Pas même de lui dire le bonheur de le savoir vivant. Que je n’existe pas dans sa vie n’a plus d’importance, car après avoir pris toute la place dans mon cœur, il est devenu celui par qui la porte s’est ouverte sur l’infini.  

C’est la maturité de l’homme entier qui jouit de son manque, que l’on peut  alors nommer désir, condition de l’alliance. “La perte est devenue la chance d’un manque qui resitue l’homme dans son identité dialogale, capacité de l’autre.” 

            J’ai donné ainsi plusieurs noms à mon manque, sans le savoir, des noms d’hommes. Chacun de ces prénoms est un grain de mon chapelet, une éternelle perle pour mon collier. Et je danse, je pleure, je prie à chaque étape du chemin, tout en habillant d’un visage d’homme ma faille, tout en mariant ma blessure et le désir d’un autre. Et c’est l’homme qui est le plus autre pour moi, femme. C’est par ou avec l’homme que je découvre qui je suis. J’ai lancé l’envol d’un pont, depuis avoir un homme à être une femme, depuis faire l’amour jusqu’à être amour. Le pont de l’avoir, du faire à l’Etre.

            J’ai voulu des hommes et aujourd’hui, je suis là sans volonté, à la porte de leur univers étranger. Le rideau est soulevé. Je me tiens sur le pas, touchée d’avoir été accueillie jusque-là. De l’autre côté du rideau entrouvert, le monde masculin, inconnu, autre. Je reconnais et respecte cette altérité. Je suis vigilante à ne rien déranger. D’ailleurs je n’avance même pas, dans cet équilibre vacillant entre deux mondes. Émue, je respire doucement avec la douce conviction que je ne sais rien de ces autres, de cet autre qui m’a ouvert sa porte. Radicale étrangeté!

            Et dans cet instant, je me repose aussi, déchargée du besoin d’avoir, de la volonté de savoir, et de la souffrance du manque. Les manques de l’enfant, de la femme, de l’être humain deviennent la promesse de l’Etre à venir. Le désir de fusion a fleuri en éveil du coeur. L’âme à la crête des vagues – entre thé et stylo – je ne regrette rien. J’ai tant appris. J’ai tant désappris. Et bien pire aurait été de ne pas aimer!

Trouer l’âme

Guérir ou accepter de perdre. Perdre la santé, l’identité, la raison, l’amour. Des illusions. Des illusions nécessaires bien sûr pour construire un moi suffisamment sain et fort. Mais un moi destiné ensuite à être perdu. Désespérer donc et perdre son moi. Perdre son âme et la  retrouver trouée. Ce trou, ce manque est le manque de l’Etre. Accepté, il peut devenir un passage pour  l’Etre. Mais le vide ne peut  être comblé que pour un instant et non pour toujours. “Ce serait la fin de la marche, la fin de la vie”.

            Petit matin rose-orangé. Je me réveille en douceur dans un lit chaud, dans un corps lourd et vivant. Je laisse s’étirer le temps, pleine des songes de la nuit et des songes de la vie. Je suis avec moi, vraiment. Je me connais mieux aujourd’hui dans mes fonctionnements, mes souffrances, mes rêves. Mais je me sens, dans cet instant, respectueuse… émerveillée… devant ce mystère que je reste. Un univers… Et l’Inconnu y demeure, y demeurera toujours plus grand, bien plus grand que le connu. Je me pose dedans en face de cet Autre que je suis aussi. Oui.

“Il faudra longtemps pour découvrir qu’il est toujours là l’Inconnu le plus proche. Celui qui toujours nous manquera. Mais au point où nous en sommes, s’il nous arrive de ne plus y penser ou de ne rien en imaginer, si on ne peut plus transférer sur l’autre qui est là, l’Autre qui nous attend, l’horizon sera vite arrêté…”

Entrer résolument dans une période ardente où se réconcilient

élan spontané et désir comblé, espérance resurgie et fin d’attente. (3)

(1) Jean-Yves Leloup, Manque et plénitude – Albin Michel  1994 –

(2) Rainer-Maria Rilke, Lettres à un jeune poète – Grasset 1937 –

(3) François Cheng, L’éternité n’est pas de trop – Albin Michel  2002 –